n Samir Tighzert

Entretien avec l’auteur Samir Tighzert

La Cité du vendredi 23 – Samedi 24 mars 2018

Entretien réalisé par Hafit Zaouche

fichier pdf L’entretien en format PDF

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Samir Tighzert, un auteur originaire de Tichy (Aït Melloul), est un médecin de formation au fort penchant à l’écriture romanesque. Alliant sans difficulté sa profession de médecin et sa vocation d’écrivain, il finit par se frayer un chemin prometteur dans la littérature d’expression amazighe. Son roman en Tamazight est d’ores et déjà sur le marché, il a pour titre Tiyita n Tmeddit. Entretien.

 

Votre dernier livre est un roman en Tamazight intitulé « Tiyita n Tmeddit » qu’évoque-t-il ? entretien1

C’est avant tout un hommage rendu aux anciens combattants de la guerre de Libération, particulièrement ceux qui n’y ont rien « gagné » et qui sont déçus dans leur vieillesse devant tout ce qu’ils constatent dans l’Algérie d’aujourd’hui, mais le texte est en même temps une sorte de polar qui s’inspire d’une histoire réelle ayant eu lieu dans les années 40. Il met en scène deux amis d’enfance qui se séparent juste au moment d’aller rejoindre le maquis, pour des raisons qui échappent à l’un d’entre eux, et ne se retrouvent qu’une fois devenus vieux bien après l’Indépendance.

Comment vous avez eu l’idée de l’intituler ainsi ?

Dans « Tiyita n tmeddit » qu’on pourrait traduire par « le Coup du soir », il y a Tiyita et Tameddit. Les deux mots peuvent être pris à la fois au sens propre et sens figuré ; je dirai seulement que « tiyita » renvoie à l’épreuve, « le soir » à la vieillesse, et je laisse le soin aux lecteurs de découvrir le reste.

Plusieurs écrivains d’expression Amazighe se plaignent du manque de lectorat en Tamazight. Etes-vous de cet avis ?

Dans un certain sens, oui. D’ailleurs, si même en français les lecteurs ne sont pas nombreux chez nous, alors que dire de tamazight ! Je crois que beaucoup de ceux et celles qui ne l’ont pas étudié dans leur cursus scolaire hésitent à lire en cette langue, alors qu’il suffit de s’y mettre avec un peu de volonté pour s’y habituer. Cela dit, des lecteurs existent, bien sûr ; ils le sont soit par passion, par envie d’apprendre ou simplement par militantisme, et c’est grâce à eux que les auteurs continuent de produire.

Est-il facile d’éditer en Tamazight ?

Il est toujours difficile de publier en Algérie, puisque, à mon avis, il n’y a pas de maisons qui publient réellement à compte d’éditeur chez nous, sauf dans des cas limités ou avec des auteurs de renommée. En tamazight, les éditeurs s’y risquent encore moins du fait du manque de lectorat, et dans tous les cas, c’est toujours à l’auteur de batailler et de payer le plus souvent de sa poche pour se faire éditer.

Votre avis sur la qualité des nouveaux romans amazighs ?

Certes, il y a du bon dont on se réjouit bien mais aussi du moins bon. C’est justement le moment de faire valoir la qualité des textes, car même en kabyle il faut de la profondeur dans l’écriture. Il ne s’agit plus de compter seulement sur le nombre et de remplir notre bibliothèque, et c’est là que la critique est nécessaire pour relever les lacunes, mettre la lumière sur les œuvres qui méritent de l’intérêt et pousser chaque auteur à donner le meilleur de soi-même.

Qu’est-ce qui pourrait alors contribuer à l’évolution de l’écriture romanesque Amazighe ?

Il faut d’abord que les gens lisent, car un auteur ne peut exister sans lecteurs. Et ne comptant pas sur l’apport des pouvoirs publics de ce côté, je pense que de nos jours s’il y a un exemple d’acte militant à attendre de la part des défenseurs de cette langue et de tout les porteurs de la cause berbère, c’est de soutenir la publication dans les différents genres littéraires afin d’aider à la diffusion, donc indirectement à l’édition. Vient ensuite le rôle de la critique qui doit se développer dans tous les espaces possibles : journaux, radios, réseaux sociaux, cafés littéraires, universités, etc. Même en n’étant pas spécialiste, n’importe quel lecteur peut partager son avis et créer une discussion sur ce qu’il lit.

Peut-on être optimiste malgré toutes difficultés auxquelles fait face la littérature Amazighe?

Bien sûr. Qui aurait dit qu’on pourrait voir un jour tant de livres écrits en kabyle sur le marché il y a encore vingt ans ! Bien que lentement, cette littérature avance avec de plus en plus de progrès et compte déjà de bonnes œuvres respectables, tandis que certains préfèrent encore s’attarder sur le faux débat concernant la transcription comme pour faire croire qu’on n’en est pas même au commencement, et pourtant les résultat sont là.

Vous avez traduit la nouvelle «  le nez » de Nikolaï Gogol en kabyle, « Anzaren » est son titre et aussi « La chèvre de M. Seguin » une nouvelle connue de Alphonse Daudet pour devenir « Taɣaṭ n mass Seguin ». Est-il facile de traduire vers le  Kabyle ? En d’autres termes, la langue kabyle a-t-elle un vocabulaire nécessaire pour ce genre de traduction ?

Malgré les insuffisances qui demeurent, le kabyle reste une langue comme une autre qui se prête aisément à toute forme d’expression littéraire, son vocabulaire s’étant assez enrichi depuis des décennies grâce à différents travaux importants comme l’Amawal dirigé par M. Mammeri mais aussi d’autres contributions. Tout dépend ensuite de l’habileté du traducteur à bien manier le verbe kabyle de façon à trouver les bonnes équivalences, même s’il peut toujours être appelé à recourir aux néologismes et aux emprunts quand il n’a plus le choix, à condition de citer sa source à chaque fois ou d’expliquer les motivations de sa proposition, ce qui permettra à d’autres auteurs ou chercheurs de juger de la qualité du nouveau terme et de s’en servir à leur tour s’ils le souhaitent. C’est d’ailleurs une manière d’enrichir encore plus notre vocabulaire, et c’est naturel. Aucune langue n’y a jamais échappé pour évoluer.

Avez-vous traduit d’autres œuvres vers le kabyle qu’on n’a pas citées ? 

Oui, il y a surtout « Ameslub », traduction du livre de Khalil Gibran « le Fou » (ou The Madman), mais aussi des  nouvelles : « Llebsa umeḥbus » de Naguib Mahfouz, « Asekṛan » ou l’Ivrogne de Guy de Maupassant, et d’autres qui viendront et que les lecteurs peuvent retrouver dans des extraits ou en entier dans mon blog Timuɣliwin.

D’autres traductions en kabyle en vue ?

J’envisage de traduire d’autres textes, et surtout des mêmes auteurs que je viens de citer, car je trouve que leurs écrits revêtent un caractère universel qui ne sera que bénéfique pour notre langue.

Vous avez aussi édité des livres en langue française, pouvez-vous les présenter à nos lecteurs ?

Oui, il s’agit d’un recueil de nouvelles : « la Rive des Tourments » aux sujets variés qu’on peut reconnaître dans les titres des autres nouvelles incluses : Le Râleur, Noces en Kabylie, l’Insomnie, L’ultime attente, Réminiscences, le Hasard tardif, l’Ombre de Sarah. J’ai aussi édité un recueil de poésie intitulé « Loin du printemps » en 2009.

Samir Tighzert, vous êtes aussi poète. Qu’est-ce qui vous fait inspirer votre écriture poétique ?

A peu près tout ce qui m’interpelle dans la vie, et pas forcément du vécu personnel.

13-Que signifie la poésie pour vous ?

Pour moi la poésie et d’abord le moyen le plus court et le plus beau de s’exprimer sur ce qui est plus grand que nous, mais c’est aussi dans la poésie que l’être humain retrouve toujours une partie de ce qui échappe à son attention comme idées ou sentiments personnels.

14-Souhaitez-vous partager quelques poèmes avec nos lecteurs :

Avec plaisir. Et à l’occasion de ce 20 avril qui approche, le mieux à leur offrir serait peut-être ce poème tiré du recueil « Loin du printemps » :

 

                         Kabylie

 

          Monts d’éclairs de cris et de gloire

          mémoire de pierre

          que les flots de la Bleue abreuvent

          à vos pieds s’étend l’oubli le vent

 

          Monts de sang qui s’agrippent à l’aube

          redescend le trophée du jour

          sur vos flancs d’or

          où le jaune fleurit, où l’aigle s’étire

 

          Monts de mœurs d’airain et de miel

          meurent dans vos yeux légendes et feux

          En deuil des vôtres

          Vous dressez cette cime blanche

 

Et cet autre en kabyle (extrait) qui parle du printemps tout court, de la vie :

 

     Ḥemmlen akk medden tafsut

     Lemmer zmiren ad tt-id-ḥebsen

     Ad teqqim kan ur tettfut

     Lebɣi nnsen deg-s ad t-farṣen

     Meεna yettfakka umaynut

     Ussan si leεmer neqqsen

     I infεen ala tatut

     Akken ibɣu yiwen yessen

 

Qu’en est-il de vos projets ?

Je suis en train de finir un nouvel ouvrage qui verra le jour peut-être au cours de cette année. C’est un livre assez volumineux (plus de 300 p) qui traite du patrimoine oral kabyle de la région de l’est de Béjaïa (le littoral), dans lequel  j’ai recueilli un bon nombre de contes plus ou  moins longs, mais aussi de fables, de paraboles et de proverbes ; le tout rédigé entièrement en kabyle avec une méthode que j’espère assez bien soignée du point vue littéraire pour servir de matière à l’enseignement et à la recherche dans le domaine.

A plus long terme, il y aura aussi d’autres écrits dont fera partie « Tizlit umeɣbun », ma nouvelle ayant obtenu le premier prix au concours Belaïd At Ali 2017, organisé par  la fondation Tiregwa au Canada.

 

Dernier mot :

Je vous remercie ainsi que le journal la Cité de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer dans cet espace.

 

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Tisuqilin n Samir Tiɣzert s Talɣa PDF :

Traductions de Samir Tighzert sous format PDF :

1) Anzaren – tullist ɣezzifen (adlis) sɣur Nikolaï Gogol

2) Taɣaṭ n mass Seguin – tullist sɣur Alphonse Daudet

3) Llebsa umeḥbus – tullist  sɣur Naǧib Meḥfuḍ

4) Asekṛan sɣur – tullist  Guy de Maupassant

5) Iṭij bu tcerket – tullist sɣur Ṭaher Ǧaεut

6) Claus amecṭuḥ d Claus ameqqran – Tamacahut sɣur H. C. Anderson

7) Leɣrur tibratin – tullist sɣur Naǧib Meḥfuḍ

 

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1 avril, 2018 à 14 h 07 min


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